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Tifilkout le 14 mai 1958 : la mort du lieutenant Capelle

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GUERRE D’ALGERIE

TIFILKOUT (IFERHOUNENE) : Le 14 mai 1958

 

Le lieutenant Capelle

ou

la mort d’un chasseur alpin

 

 

            Après une demi-heure de progression, les épineux disparurent, nous étions sur l'éperon rocheux; il formait un petit plateau calcaire, encore un petit effort, les premières maisons apparaissaient à une cinquantaine de mètres, se détachant sous un ciel bleu azur. Pour les atteindre, il nous faudrait escalader une espèce de chaos formé depuis des siècles, sans doute du fait de l'érosion. Cet amoncellement de rocs ne me disait rien qui vaille, d'autant plus que de l'autre côté du village des rafales d'armes automatiques indiquaient que la première section avait accroché; par l'intermédiaire du poste j'avais appris que le lieutenant Pelardi demandait le renfort de la troisième section ; dans quel merdier allait-il nous mettre le spécialiste de la guérilla?

         Nous avions reçu un nouveau poste radio plus puissant que le poste 300 et bien moins lourd. Le porteur du poste était avec moi depuis le village de Tikilsa; tant que lieutenant ne le réclamerait pas je serai au courant de l'évolution de la situation. Nous reçûmes l'ordre de mettre nos foulards d'opérations pour nous identifier. Nous avions quatre couleurs à notre disposition : bleu, vert, rouge et jaune. Pour l'heure, la couleur choisie était le jaune. Le lieutenant Capelle nous laissa souffler cinq minutes, je remarquai beaucoup de visages griffés par les épineux qui avaient rendu notre progression si difficile. La section, forte d'une trentaine d'hommes, fut déployée sur presque toute la longueur de l'éperon rocheux qui allait en s'élargissant. Nos intervalles étaient de dix mètres, notre progression était encore plus lente que dans les épineux, la tension était palpable. Le lieutenant Capelle levait le bras et nous nous arrêtions le temps d'une observation détaillée à la jumelle. La configuration du terrain ne me disait rien, mes jumelles avaient révélé des cavités dans les rochers, qui pouvaient être autant d’entrées de grottes servant à abriter des hommes ou du matériel. Combien de fois, dans cette chaîne du Djurdjura, nous avions découvert des anfractuosités de la largeur d'un homme mais qui, à l'intérieur, s'ouvraient sur de vastes salles pouvant contenir trois ou quatre camions.

 Pour la dixième fois le lieutenant leva le bras pour nous intimer l'ordre de reprendre notre progression. J'étais à l'extrême droite du déploiement, très prudent, attentif, n'ayant aucune protection sur ma droite. Les coups de feux claquèrent au moment où le lieutenant levait le bras pour nous arrêter. Les tirs étaient partis d'une cache que j'avais repérée avec mes jumelles, nous ripostâmes d'un feu nourri.

 

-« Jean, le lieutenant hurla Prunier, le lieutenant ! »

 

-« Quoi, le lieutenant? »

 

-« Viens vite, il ne bouge plus, il est touché. J'accourus et je vis le lieutenant qui respirait très fort, il haletait; nous lui débouclâmes sa ceinture, je m'apprêtais à lui enlever sa veste pour chercher et panser sa blessure; sa tête bascula sur le côté et sa respiration cessa. Je posai ma tête sur sa poitrine et les yeux embués je regardai Prunier : le lieutenant venait de décéder. »

  Je respirai plusieurs fois à fond et chassai mon émotion; il fallait me ressaisir; mon ami Henri se dessina dans ma tête, il me disait souvent "quoi qu'il arrive, restons calmes et buvons frais", Pourquoi sa devise me revint-elle à l'esprit à ce moment tragique? Les méandres du cerveau sont bien mystérieux. Prunier me regarda et tristement il me dit " Jean, te voila chef de section! Qu’est-ce qu'on va faire?" Chef de section, ce n'était pas le moment de paniquer, il fallait assumer. Je me faisais violence, la section attendait des consignes.


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