Le regard de Valérie Trierweiler sur ...Kamel Daoud et son livre.
“Meursault, contre-enquête”: Si proche étranger...
Le 21 juillet 2014 in ParisMatch.
Le journaliste algérien Kamel Daoud propose une variation autour de «L’étranger» de Camus raconté par le frère de la victime. Naissance d’un romancier.
C’était un pari aussi risqué qu’osé. Pourtant Kamel Daoud l’a pris. Le journaliste-écrivain se mesure à un monument: Albert Camus. Son roman «Meursault, contre-enquête» vient prendre le reflet de «L’étranger» soixante-dix ans après l’affaire. C’était en Algérie, Meursault avait assassiné un Arabe, la presse en avait fait un fait divers, Camus une œuvre immense. Chez Camus, Meursault est le narrateur. Il est le tueur. Chez Kamel Daoud, la voix nous provient du frère de l’homme assassiné sur la plage. Sans raison. Il faudrait se replonger dans «L’étranger» pour apprécier réellement la contre-enquête de Daoud. Mais son roman est un livre à part entière. On connaît l’auteur par ses chroniques qu’il tient dans «Le quotidien d’Oran». On apprécie ses coups de gueule, ses colères, ses convictions, son esprit de résistance et rebelle. Tout se ressent dans son roman. Le narrateur, Haroun, à fleur de peau, transmet sa sensibilité de vieil homme revenu pour tenter de comprendre le meurtre de son frère Moussa. Il y a les faits que Daoud fait remonter à la surface comme un bouchon de liège, malgré les années passées. Malgré l’indépendance. Haroun est un homme qui voudrait que justice soit rendue. Mais pas seulement, il veut trouver la paix. «Et puis, j’ai une autre raison: je veux m’en aller sans être poursuivi par un fantôme. Je crois que je devine pourquoi on écrit les vrais livres. Pas pour se rendre célèbre, mais pour mieux se rendre invisible, tout en réclamant à manger le vrai noyau du monde.»
Un livre puissant dont l'écriture touche au cœur
En réalité, le journaliste algérien écrit, là, un livre puissant et d’une grande beauté. Il n’aurait pas déçu Camus. Aucun affront dans cette contre-enquête, mais un hommage. Un hommage d’autant plus beau que l’écriture de Daoud se savoure à chaque ligne, à chaque phrase, à chaque page. Il sait allier les mots avec une rare maestria. Il les rend beaux même quand ils décrivent de vilaines choses. Même lorsque le monde est laid. Haroun a à peine connu ce frère, mais il n’a pas vécu autre chose que cette vie sans lui. Il n’a pas vu sa mère autrement que tournée vers le disparu. Et sa mère ne l’a pas vu lui. Sauf lorsqu’il grandissait et qu’il devait porter les vêtements du défunt. «Le corps ne fut jamais retrouvé. Ma mère, par conséquent, m’imposa un strict devoir de réincarnation… Que veux-tu qu’un adolescent fasse ainsi piégé entre la mère et la mort?» Il y a tant de phrases soulignées, parfois doublement, tant elles touchent au cœur, qu’on ne saurait en citer davantage. «Meursault, contre-enquête» mérite d’être lu pour plusieurs raisons. Pour les questions que Daoud amène à se poser sur l’identité. Pour comprendre que les fantômes vivent parfois davantage que les vivants. Et pour le style de l’auteur si majestueux qu’on aimerait en lire davantage. Et parce que ce journaliste pas commun est avant tout un écrivain hors normes. Un écrivain. Un vrai.
Valérie Trierweiler
(“Meursault, contre-enquête”, de Kamel Daoud, éd. Actes Sud, 152 pages, 19 euros.)
http://www.parismatch.com/Chroniques/Valerie-Trierweiler/Si-proche-etranger-576520