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Amrouche intime

 Le nom de Jean Amrouche (1906-1962) est attaché à l’histoire de la radio (ses entretiens célèbres avec Claudel, Gide, Ungaretti ou Mauriac ont souvent été rediffusés), mais aussi à celle de la vie éditoriale. Gérant des éditions Charlot, il a publié à partir de 1944 Bernanos, Bosco, Adamov, Moravia, Gertrude Stein…

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Ami de Jules Roy, après avoir été le confident d’André Gide, qu’il a fréquenté et même hébergé pendant la guerre à Tunis où il était enseignant, Jean Amrouche tint pendant plus de trente ans un journal intime que son fils Pierre et sa veuve Suzanne refusèrent longtemps de publier. Constatant que le texte circulait en photocopies, ils décidèrent finalement d’en confier la publication, légèrement allégée, à Tassadit Yacine, spécialiste de la culture berbère. Avec deux plaquettes de sa biographe Réjane Le Baut (1), consacrées à sa correspondance avec Janine Falcou-Rivoire et à une présentation thématique de son oeuvre, cette publication complète l’image de l’homme qui fut derrière le grand critique.

Sa correspondance révèle un ami fidèle, franc et direct, qui va parfois très loin dans les confidences politiques, en pleine guerre d’Algérie. Son journal permet d’assister à la naissance de la vocation littéraire d’un brillant normalien, d’origine algérienne, né dans une famille convertie au christianisme – ce qui explique ses deux prénoms, El Mouhoub et Jean.

Poète attentif à la fois à la tradition orale de sa Kabylie natale et à ses contemporains français, il trouvera surtout dans l’amitié inattendue d’André Gide une stimulation qui ne lui permettra pas vraiment de s’affirmer comme créateur (son journal trahit son amertume) mais fera de lui un très grand lecteur. "Si je cherche à nommer le sentiment dominant parmi le complexe écheveau dont est composée mon amitié pour lui, c’est le mot de pitié qui s’impose à moi : une pitié tendre, un peu protectrice – qui me soulevait comme une vague lente mais irrésistible." Un autre protagoniste de ces méditations est Albert Camus, auquel une grave dissension politique l’opposa, pendant les affrontements entre l’armée française, les colons et la population algérienne.

On ne sait ce qui est le plus passionnant dans ces carnets intimes : les confidences de Gide, les analyses littéraires, les témoignages éditoriaux, les coulisses journalistiques, l’amitié avec Jules Roy et avec Albert Camus. Dès que la guerre coloniale apparaît comme inévitable, Amrouche prend parti, de façon radicale, claire, intransigeante. "Se laisser assimiler, c’est trahir – et accepter pour soi et pour autrui, pour ses frères (être et "racinement"), l’humiliation absolue", écrit-il dès avril 1952. Et, en 1957, à Janine Falcou-Rivoire : "Je me bats pour qu’on reconnaisse une patrie aux Algériens, et de cette patrie, je suis moi-même exclu, ne me reconnaissant d’autre patrie que le verbe incarné dans le langage français – où néanmoins je me sens exilé."

 (1) Jean El-Mouhoub Amrouche, Déchiré et comblé et Jean El-Mouhoub Amrouche, Mythe et réalité, 112 p. et 150 p., Ed. du Tell, 3, rue des Frères Torki, 09000 Blida, Algérie.

 René de Ceccatty

 Article paru dans l’édition du 26.02.2010 (LE MONDE DES LIVRES)

JOURNAL 1928-1962 de Jean El Mouhoub Amrouche, édité et présenté par Tassadit Yacine Titouh. Ed. Non Lieu, 416 p., 25 €.

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Taos Amrouche: la femme révoltée

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L’essayiste et critique, Denise Brahimi, revient avec un second essai. Un travail académique de belle facture consacré à une femme hors du commun. Publié aux éditions Chihab, "Grandeur de Taos Amrouche" s’attache à mettre en valeur l’œuvre romanesque enfiévrée de cette éblouissante Antigone, mais surtout raconte la trajectoire singulière et la passion d’une femme de lettres et de culture. Même s’il peut paraître grandiloquent, le choix du titre correspond au mieux à un trait dominant qu’on retrouve dans l’attitude de la fille de Fadhma Ath Mansour et dans ses œuvres. «C’était vraiment une grande dame par sa fierté et sa prestance. Il n’y avait rien de petit ou de médiocre chez elle. Elle avait eu des côtés très pénibles dans son entourage, parce qu’elle était très fière, très exaltée», confie Denise Brahimi à El Watan en marge d’une vente-dédicace organisée, jeudi dernier, au Salon du livre d’Alger.

L’auteur prévient, ce nouvel essai est complètement différent du premier, Taos Amrouche, romancière,  qu’elle avait publié, en 1995, aux éditions Joëlle Losfeld. «Dans le premier essai, je voulais seulement rappeler que Taos Amrouche avait écrit des romans tout à fait passionnants. Cette fois-ci, c’est un livre qui est destiné aux chercheurs. Mon idée est de faire passer le relais aux jeunes générations. Et ce livre ouvre des pistes de réflexion sur son œuvre», explique l’essayiste.

Le premier roman de Taos, Jacinthes noires (1947) évoque une héroïne depuis longtemps blessée par la confrontation avec son destin d’étrangère. Celui-ci se trouve au cœur de la première partie de cet opus intitulée "Taos et l’orgueil".  L’essayiste évoque le refus de la médiocrité, principe innée chez Taos, et son obsession à se faire reconnaître et être acceptée. Dans ses romans essentiellement d’ordre psychologique et intimistes, Taos Amrouche est incarnée par des figures d’héroïnes tragiques, sans cesse confrontées à l’échec. Ces figures résistent et puisent leurs forces dans le rejet du modèle commun ou de l’ordre établi masculin

La seconde partie de l’essai traite de l’ardente passion qui couvait chez  Taos. Cette fois-ci, on y retrouve l’orgueil opposé aux déboires amoureux de l’héroïne. L’universitaire s’y attarde sur «l’impossible fusion» qu’on retrouve dans  "L’amant imaginaire" (1975) et "Solitude ma mère" (1995),( à titre posthume), bilan de toute une passion. «Elle a eu tout le temps l’impression qu’elle était incomprise. Comme tous les gens prestigieux et un peu exceptionnels, elle faisait peur. Elle aurait voulu la tendresse, l’amour et l’affection. En fait, on l’admirait  avec une certaine distance. On est dans la tragédie. La grandeur même éloigne les autres et les condamnent à une certaine solitude», résume Denise.

Dans la dernière partie, intitulé «Taos et la douleur», l’essayiste se penche sur l’ambivalence des sentiments de cette «arbouse flamboyante», en citant l’exemple de la place et du rôle de l’appartenance kabyle dans sa vie. Dans Rue des Tambourins, (1969), on y découvre le drame de la transplantation culturelle et la rançon de l’exil. De manière  tragique, Taos concentre à la fois la «malédiction» de ses origines berbères, sa fière appartenance à la plus ancienne souche humaine d’Afrique du Nord, ainsi que son attachement à cet héritage. Pour Taos, l’écriture n’aura été que souffrance. C’est le cas, entre autres, de "L’Amant imaginaire", bloqué par son ami l’écrivain, Jean Giono, pendant  plusieurs années. Lorsque celui-ci a su qu’il figurait dans l’ouvrage, il a ordonné aux éditeurs de ne pas le publier.

Toutefois, c’est  assurément dans les vieux chants de sa race qu’elle  trouve une voie de salut. «Au début, elle souffrait un peu de cet héritage, parce que cela la rendait différente des autres. Mais finalement, elle s’était rendu compte que ce qu’elle voulait dans sa vie était de faire connaître cet héritage des chants berbères de Kabylie. C’était l’œuvre de sa vie. Elle se sentait bien,  lorsqu’elle chantait ces chants», souligne notre interlocutrice.

Grandeur de Taos Amrouche, Denise Brahimi, Chihab Editions, 333 pages, 950 dinars.

PS/ Article publié dans El Watan du 6 octobre 2012.

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Jean Amrouche, l’indépendance dans la chair

Parution. Le retour de Jugurtha, de Tassadit Yacine

Le retour de Jugurtha, c’est le nouvel ouvrage de Tassadit Yacine, publié aux éditions Passerelles. Sous-titré «Amrouche dans la lutte : Du racisme de la colonisation», le livre est une sélection d’articles parus, depuis quelques années, consacrés à Jean El Mouhoub Amrouche, un homme de plume profondément déchiré par l’Algérie.

«En effet, dès 1945, Jean El Mouhoub est habité par la situation algérienne (…) On est dès lors amené à s’interroger — cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie — sur les raisons qui conduisent à cette incorporation de la tragédie», écrit cette enseignante à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, dans la présentation de l’opus. Celui-ci analyse les mécanismes de prise de conscience de Jean Amrouche, encore jeune poète, vis-à-vis de la domination coloniale et de ses effets sur la culture et la transmission des valeurs. Algérien de confession chrétienne, normalien, proche d’André Gide, l’inventeur des grands entretiens radiophoniques est extrêmement reconnu dans les milieux intellectuels français. Ce Jean, critique littéraire, et ce El Mouhoub, militant de la cause algérienne, est bien complexe, une figure moderne de Janus, lucide et souffrant.

«Jean Amrouche est contraint à se dédoubler parce qu’il prend la parole en tant qu’indigène colonisé et en tant qu’intellectuel français d’origine étrangère. Cette posture est dictée, en réalité par le contexte politique», explique Mme Yacine. La trajectoire du veilleur d’Ighil Ali, d’après la chercheuse, n’est compréhensible que dans un contexte collectif et singulier : celui d’une Algérie colonisée et celui de sa famille qui a vécu l’exil, l’ostracisme et le déracinement comme une profonde blessure. Le massacre de Mai 1945, à Sétif et à Guelma, lui fait prendre conscience du fossé qui s’est creusé entre la France et l’Algérie. Il quitte son statut d’«assimilé» et noue contact avec Ferhat Abbas, dès sa sortie de prison en 1946.

Face au racisme colonial, Jean El Mouhoub développe une réflexion singulière, en généralisant son expérience personnelle à l’ensemble des colonisés. Il puise dans le passé nord-africain de Jugurtha, son modèle de résistance, pour revendiquer, avec un bel entêtement, le droit des Algériens à l’autodétermination. Jean Amrouche établit une frontière entre la France d’Europe et celle d’Afrique, dont le colonialisme raciste a fait un simulacre. «De ce point de vue, Jean constitue une figure emblématique intéressante pour la compréhension des mécanismes qui mènent à l’engagement politique et, du coup, à inscrire son combat dans une forme de mondialisation avant l’heure», analyse la directrice de la revue Awal. Avec la guerre de libération et son cortège d’horreurs, Jean El Mouhoub s’éloigne davantage de sa patrie de «l’esprit» pour se rapprocher de sa patrie de «l’âme». Il est l’un des seuls, avec Michel Rocard, à avoir qualifié de «génocide» la politique des camps d’internement.

Outre la volonté d’informer, Jean Amrouche témoigne, exprime sa douleur, celle de son peuple ; il n’en reste pas moins un pourfendeur. Son engagement passionné, il le payera cher : dispersion des amis, rupture avec sa belle-famille et menaces de l’OAS. Ses textes politiques, compilés en grande partie dans "Un Algérien s’adresse aux Français, ou, L’histoire d’Algérie par les textes 1943-1961", publié en 1994, lui vaudront aussi d’être renvoyé en 1959 de la radio française sur ordre de Michel Debré, alors Premier ministre. Incompris par certains, accusé par d’autres d’être «l’enfant qui bat sa nourrice», il quitte Paris et continue ses émissions en Suisse. On retrouve dans cet ouvrage des entretiens inédits de Jean Amrouche réalisés par des journalistes de radio Genève entre mars 1958 et septembre 1959. Son dernier souffle vital, l’ami de Ferhat Abbas, président du GPRA, et Krim Belkacem, chef historique de la révolution, l’emploie en tant qu’intermédiaire du FLN tout en étant l’ami du général de Gaulle et de sa politique de décolonisation.

«Sa fonction de médiation se trouve inscrite dans son double prénom : Jean et El Mouhoub», note Mme Yacine, spécialiste de Monde Berbère. Pris dans «le double étau de fidélités antagonistes», cet «être de feu» est mort d’un cancer du sang, le 16 avril 1962, sans avoir assisté à l’indépendance du pays. Cinquante ans après sa disparition, l’apport tant littéraire que politique de Jean Amrouche à l’Algérie a été occulté par la permanence d’une idéologie «ostraciste». Alors que l’Algérie s’apprête à célébrer son indépendance, n’est-il pas temps de réintégrer pleinement cette arche d’alliance dans la mémoire culturelle et historique de son pays d’origine ?

Hocine Lamriben

Article publié dans l’édition d’El Watan du 21 mars 2012.


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