Le baisemain, cette exception marocaine
Le royaume chérifien est le seul pays arabe où la tradition d'embrasser la main du roi prospère.

Le roi du Maroc, Mohammed VI, lors du 10e anniversaire de son intronisation, 31 juillet 2009. © Ho New/Reuters.
L'AUTEUR
TAILLE DU TEXTE
Le baisemain est profondément enraciné dans les rapports qui lient le peuple à la monarchie marocaine. Il est, avant tout, une marque de respect (pour le roi) et un honneur (pour celui qui lui embrasse la main). Evidemment!
Mais l’erreur serait d’en rester là. Cette lecture présente un lourd handicap: elle est figée dans le temps.
Au moment où le code du baisemain a été inventé, avec ses multiples significations et, si l’on ose dire, toute sa fonctionnalité, le monde était encore féodal, la notion d’égalité entre les hommes n’existait pas, la communication et le souci de l’image d’un pays ou d’un souverain étaient une hérésie, et le Maroc était une agrégation de tribus qui prêtaient allégeance à un seigneur, le roi, qui régnait sur le bled makhzen et multipliait les harkas pour tenter de pacifier le bled siba.
Le baisemain, un rétropédalage dans le temps
Le baisemain est un geste brutal qui correspondait à un monde en état de guerre permanente. Sociologiquement, il consacrait le principe de l’asservissement des peuples-esclaves et de la déification de ses maîtres-protecteurs. Ce monde n’existe plus, fort heureusement!
Légitimer aujourd’hui encore cet acte étroitement lié à la préhistoire revient à rétropédaler pour nous catapulter dans l’avant-monde.
De tous les chefs d’Etat arabes, rois ou présidents, Mohammed VI est le seul à perpétuer la tradition du baisemain. Une exception qui fait du Maroc et des Marocains la risée de leurs congénères arabes, qui ne sont pourtant pas des modèles d’émancipation.
Cette exception dessert le monarque lui-même. Car, comment peut-il jouer la carte de la «cool attitude» et du roi-citoyen, alors que les gens se prosternent à son passage comme au passage de l’ensemble de sa famille?
Supprimer publiquement ce rituel
Qui peut accepter encore cela? L’esprit cartésien, celui qui croit à la symbolique et à l’image, n’est pas le seul à refuser cet archaïsme. Le religieux aussi, puisqu’il sait que la prosternation et la soumission ne sont envisageables que devant Dieu.
Au début de son règne, Mohammed VI a eu l’intelligence de sortir son épouse de l’ombre. Du statut de mère des princes, femme-matrice invisible, sans visage, limite sans identité, l’épouse du roi est devenue une femme, une reine, on l’appelle par son nom, on lui connaît une existence propre et des activités normales, comme prendre part à une table ronde ou se balader sur la place Jamaâ el Fna.
Ce geste de rupture avait brisé une tradition vieille de plusieurs siècles et je peux vous dire que cette tradition avait aussi ses adorateurs, ceux qui tentaient de nous en faire comprendre l’origine et la signification, s’obstinant par là même à nous la faire accepter.
Mohammed VI a donné un visage et un nom à son épouse. Un geste simple qui a énormément apporté au principe de l’égalité femmes-hommes. Un geste, je le répète, qui a fortement déplu aux gardiens du temple et aux milieux conservateurs.
La question du baisemain présente aujourd’hui le même apparat. Pour aller dans le sens de l’histoire, il faut supprimer publiquement ce rituel. N'en déplaise aux traditionalistes qui n’ont pas compris que, au XXIe siècle, il est impossible de croire à l’égalité entre les hommes tant que des citoyens se précipitent pour embrasser la m