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Guerre d'Algérie : le 1er Novembre dans le mouvement national. par le Pr.B.Abane (2014)

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Le 1er novembre dans le mouvement national.

Rupture ou continuité ?Photo 1 BA blouse Blanche.jpg

 Pr Bélaïd ABANE

 

Le siècle colonial : de la résistance désespérée au principe de réalité

 On ne peut comprendre le sens profond du 1er Novembre et l’émergence du FLN en tant que mouvement porteur de violence révolutionnaire, si on ignore le profond traumatisme de l’invasion de 1830, la violence cruelle de la conquête et la dévastation méthodique de l’expansion coloniale. La mémoire algérienne en est restée durablement imprégnée durant la première moitié du XXe siècle. L’intrusion subite et violente d’une armée étrangère en terre algérienne, la politique de la terre brûlée prônée par le Maréchal Bugeaud avec le quitus de grands humanistes du XIXe siècle français, tel Alexis de Tocqueville, Victor Hugo…, les enfumades du colonel Achille de Saint Arnaud, les emmurements de tribus algériennes entières par le colonel Pélissier, les razzias exterminatrices codifiées par le saint-simonien Lamoricière…, sont autant de cicatrices ouvertes qui rappelleront incessamment aux Algériens conscients de leur condition coloniale, la nature véritable de ce système qui s’est emparé de leur pays par la force et la violence mais aussi par l’arrogance des mots et des postures. Postures en effet, comme cette fastueuse fête du Centenaire destinée à rappeler aux vaincus leurs humiliations et leurs malheurs passés, mais aussi et surtout la vanité de toute tentative de remise en cause de l’ordre colonial.

Pourtant, le fait accompli colonial ne sera jamais accepté. Face à une « Armée d’Afrique » très puissante, aguerrie et brutalisée au possible par les guerres boucheries napoléoniennes, des soulèvements se succèdent à un rythme décennal, plus ou moins préparés, parfois impulsifs et incantatoires, et chaque fois voués à l’échec. Ces tentatives ont certes contribué à entretenir dans la mémoire collective, l’esprit de résistance à l’occupant, et un sentiment de fierté et de communion nationale. Mais cette résistance armée désespérée et cependant acharnée au prix d’incommensurables sacrifices humains et matériels (séquestres, lourds tributs…) tout au long du XIXe siècle colonial, ne fera qu’enfoncer chaque fois un peu plus la société algérienne dans le deuil et la souffrance de l’épreuve coloniale.

Avec la défaite de la grande insurrection populaire de 1871 de Hadj El Mokrani et Cheikh Ahaddad, s’ouvre une période de silence morne mais jamais résigné , marquée par d’ultimes soubresauts d’une résistance épuisée et désespérée, qui s’effilochera jusqu’à se disperser en révoltes individuelles, celles des bandits d’honneur bien connues  dans les Aurès (Ben Zelmat) et en Kabylie (Ahmed Oumeri, Arezki Oulbachir…) pour ne citer que celles-là.

Le XXe siècle algérien est celui du principe de réalité.  Le patriotisme rural et combatif se mue en sentiment national doublé d’une vision politique. Commence alors l’ère de la contestation pacifique dans la légalité coloniale. On s’initie à la langue française et on invoque l’esprit des Lumières, l’universalité de l’Homme et de ses Droits clamés par la révolution française.  Les Jeunes Algériens inspirés des Jeunes Turcs espèrent et revendiquent une évolution à leur profit du système colonial et l’allègement de l’injustice faite à leur peuple. Ils préfigurent le mouvement national dans sa diversité : la tendance élitiste de la Fédération des Elus musulmans (1927) qui se transfigurera en Union Démocratique du Manifeste Algérien (1947) de Ferhat Abbas ; l’Association des Oulémas algériens du Cheikh Ben Badis (1931) ; le Parti communiste algérien, filleul du Parti communiste français (1937) ; et  l’Etoile Nord africaine (1926) ascendance de la lignée PPA (1937), MTLD (1947), OS (1947), CRUA (mars1954), FLN (1er novembre 1954).

Le point commun à toutes les tendances qui composeront ce mouvement est de faire évoluer pacifiquement le régime colonial vers plus de justice en faveur des Algériens avec l’arrière-pensée timide d’une émancipation nationale pour les uns et la conviction indépendantiste affichée pour la lignée ENA dès 1927, avec Messali et ses deux adjoints Amar Imache et Belkacem Radjef.

De l’ENA au FLN : un Continuum qui prend fin

Est-ce à dire au vu de cette chronologie simplifiée que le FLN et le 1er Novembre sont le produit logique et nécessaire, en continuité, du mouvement national, notamment de  sa colonne populaire, que fut l’axe ENA-PPA-OS-CRUA ? Le FLN et le 1er novembre sont en vérité à la fois, comme nous allons le voir, un aboutissement et un moment de rupture.

Le 1er novembre est d’abord la résultante, certes lointained’une longue résistance acharnée, devenue silencieuse, puis le recours ultime et légitime d’une revendication pacifique, demeurée longtemps sans réponse, puis sans espoir. C’est également et directement le frère mature d’un 8 mai 1945, dernier avatar de la résistance désordonnée, infructueuse et désespérée du passé. C’est assurément dans le bain de sang du printemps 1945 que les Hommes de Novembre puiseront l’énergie et la résolution de vaincre ou mourir, prêts à tous les sacrifices et à tous les excès.  L’étincelle du 1er Novembre est en toute logique dans la lignée des luttes vaines menées par le mouvement national en général et tout particulièrement son segment nationaliste avant-gardiste incarné depuis la naissance de l’Etoile nord africaine. Il en  reprend au demeurant le mot d’ordre primordial d’indépendance, une génération plus tard. C’est dire qu’il y a continuité de sens. Certes le FLN du 1er novembre est l’enfant non désiré du PPA-MTLD, mais ç’en est quand même l’enfant qu’il a conçu en acceptant d’abord à son corps défendant le compromis de l’OS, cette organisation secrète paramilitaire dont les membres ne vivront que pour bouter par la violence des armes le colonialisme hors de la terre algérienne. Ce sont précisément les activistes de l’OS, fille également non désirée du PPA-MTLD (car c’est le lot de consolation que Messali avait concédé aux partisans de l’action armée immédiate), qui formeront le club très fermé de Novembre, après, certes, quelques hésitations de Boudiaf et de Ben Boulaïd qui tenteront au début de l’année 1954, à travers la formule du CRUA de réunifier le PPA-MTLD avant de passer à l’action. Ce dernier était en effet paralysé par les luttes d’appareil et de personnes au sommet, entre Messali et ses partisans d’un côté, et les membres du comité central de l’autre, au moment où la conjoncture est la plus favorable à la libération du pays.

Ainsi et dans la logique de la continuité, le personnel FLN du 1er novembre est de souche pure PPA-MTLD-OS. Abane s’attellera dès le printemps 1955 à élargir la base politique et militante du mouvement en ralliant toutes les autres tendances du mouvement national pour les fondre dans le creuset FLN : les centralistes opposés à Messali, l’UDMA de Ferhat Abbas, les ulémas du Cheikh El Bachir El Ibrahimi et les communistes algériens. Ne restera en marge du mouvement de libération nationale constitué dans la lutte que le MNA de Messali,  resucée du PPA-MTLD, avec lequel il entre en conflit atridien, manifestation la plus patente, la plus tragique d’une rupture avec le passé du mouvement national.

Le 1er novembre : une rupture de paradigme

Car le 1er novembre 1954 est assurément un moment de rupture dans le mouvement national. Abane est le premier dirigeant à assumer consciemment et ouvertement cette rupture de filiation dans une logique de rassemblement et d’unité : « le FLN, écrira-t-il dans le feu de la lutte, est quelque chose de nouveau. Ce n’est ni le PPA, ni le MTLD, ni même le CRUA ». Pour Boudiaf qui confirmera plus tard, le 1er novembre est une « remise en cause de tous les appareils établis » et une « rupture catégorique avec les anciens mouvements nationalistes ».

Il s’agit également et au premier chef d’une rupture de paradigme. En directe inspiration du 8 mai 1945, le soulèvement du 1er novembre inaugure en effet une nouvelle méthode de lutte, un nouveau mode de pensée. Le millier de « desperados » qui prennent les armes ne chercheront pas à faire entendre raison à l’autorité coloniale, ni à adoucir les rigueurs de son système. Il s’agit, dans la radicalité violente,  de reconquérir le pays sur l’occupant colonial, de lui reprendre par la force ce qu’il a pris et gardé par la force. Quitte à recourir à la violence extrême, à cette violence à  « boulets rouges » qu’Abane tentera vaille que vaille de soumettre à la régulation politique à travers les fondamentaux de la Soummam, et que Fanon théorisera dans Les damnés de la terre.

   Transgression suprême que ne pouvait imaginer unoccupant colonial convaincu de posséder l’Algérie pour l’éternité, le 1er novembre ne revendique pas des droits, ni un allègement du fardeau colonial,  mais entend faire émerger de l’abîme colonial,  une nation libérée de la domination minoritaire, et un état indépendant. Et cela, non pas au nom d’un homme,  d’une fraction, d’une faction ou d’une région,   mais de la nation tout entière. Une vision globale, voilà l’autre aspect majeur de la rupture opérée par le 1er novembre en tant qu’esprit de résistance armée. C’est la première fois en effet depuis la conquête et l’occupation coloniales du pays, que des combattants prennent les armes au nom de tous les Algériens, et que la lutte est globale et multiforme : nationale, rurale et urbaine, politique, militaire et diplomatique, ouverte sur le reste du monde qu’elle prend constamment à témoin, en se projetant dans l’universel. Le 1er novembre, jaillissement du monde algérien dans la modernité du monde, signe à ce titre l’acte de naissance de la modernité algérienne. Moment d’organisation, de planification, de dépassement du passé, de projection dans un avenir inédit, Novembre est assurément porteur de la modernité en ce qu’il investit l’univers rationnel dont l’occupant avait jusque là le monopole. Tout cela participe assurément de la rupture. Comme la désacralisation de l’ordre colonial ; comme la volonté de mise à mort d’un système anachronique et obsolète incarné par le privilège colonial et son corollaire, le désavantage ethnique, subis comme  l’ordre naturel des choses. 

Participe également de la rupture avec le passé du mouvement national, la renonciation sans appel au jeu de la légalité coloniale, à son « parlementarisme de façade » définitivement discrédités depuis l’élection farce organisée par le gouverneur Naegelen.

Le 1er novembre est également en rupture avec l’esprit de parti. Place à un Front de libération nationale regroupant « toutes les couches sociales, tous les partis et mouvements purement algériens ». C’est avec Abane, son credo unitaire (« La libération de l’Algérie sera l’œuvre de tous les Algériens ») et son action fédératrice que s’opère la rupture définitive avec le  patriotisme de parti. C’est à la Soummam qu’est conférée au FLN sa véritable dimension de front rassembleur national. Désormais ce n’est plus un parti qui libérera le pays mais «tous les Algériens désirant sincèrement l’indépendance »

Le 1er novembre est certes la dernière étape dans la continuité de la résistance patriotique et nationale. Et le FLN fils rebelle mais fils légitime du mouvement national. Mais Novembre est porteur d’un paradigme fondamentalement nouveau en opposition frontale avec l’esprit et les méthodes du passé. En somme une chose et son contraire. Ou la dialectique de l’histoire.


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