Quand la guerre assassine l'Amour !
Nous sommes a Iferhounene en octobre 1956. les soldats de la 2éme compagnie du 6éme BCA venaient juste d'installer leur bivouac, dans les locaux commerciaux situés a 100 mètres du village.
Iferhounene, un vieux village typique , comme on en voit, il y a plus d'un siecle dans le sud de la méditerranée donne l'impression de s'agripper a un éperon, face a la majestueuse chaine du Djurdjura. la montagne de fer, ou Mons Ferratus, diraient les romains. Simone, une charmante française d'origine italienne, institutrice de son état, ne savait pas que ses ancêtres avaient, des siècles auparavant, tenté de soumettre par la force les tribus des quinquégentiens dont un de leurs descendants ne sera pas plus pas moins que son propre amour, son époux, le père de ses trois charmantes enfants.
Simone fait partie de ces européennes qui avaient été séduites par le charme de ces jeunes ouvriers kabyles, partis a la conquête du vieux continent , non pas pour une exploration scientifique, mais pour gagner le morceau de pain qui, selon un adage du pays des amazigh, devient de plus en plus "dure". La Kabylie, par les temps qui courent ne nourrit plus son homme, alors, ne reste que le chemin de l'émigration pour celui qui veut non seulement nourrir sa famille, mais aussi amasser une fortune et peut-être même revenir dans ses bagages avec une "valise". La valise, est ici employé au figuré par ces mêmes émigrés qui avaient appris a blaguer, pour designer une femme, une deuxième épouse. Car, La bas en France, on pouvait trouver du travail mais aussi des épouses modèles, qui allient charme, culture, et civilisation. Pour les femmes kabyles, concurrencées par ces roumies, Toutes les blondes de l'Europe, qu'elles viennent d'Allemagne, d'italie ou de France, elles sont toutes des roumies, c'est a dire des françaises. Pour le langage populaire, de toutes les manières, le mot français est synonyme de roumi.
Ourabah était l’un des rares kabyles de la région à posséder un camion et un véhicule de tourisme. Sa petite voiture de marque Vedette faisait le bonheur des enfants du village qui s’amusaient a monter a l’intérieur pour simuler le conducteur en tournant le volant de droite a gauche et de gauche a droite, imitant de la bouche le ronflement du moteur. Le petit joujou stationné au hasard sur la principale rue du village, était toujours accessible à tous, car souvent, les portières n’étaient pas verrouillées. Je dois dire que bien des gamins privés de jouets durant leur prime enfance, auront toujours le souvenir gravé dans leur tête de cet habitacle propre et brillant, lorsqu’ils avaient eu l’immense privilège de jouer au champion de la course a l’intérieur de cette voiture. Un souvenir d’enfant, un rêve transformé en réalité et qui revient aujourd’hui dans leur esprit de façon récurrente. C’était l’événement marquant leur jeunesse de façon indélébile. Le reste de leurs souvenirs d’enfance est fait de toutes sortes de bruits assourdissants : tirs d’obus, de staccatos d’hélicoptères Sikorski, de longues fusillades au fusil mitrailleur ou de coups sporadiques de fusils de chasse et de carabines. Il y a aussi le clairon qui ponctue les heures de pointes des militaires français qu’ils se plaisaient a imiter. Les premières années de l’école française seront tout de même agrémentées par les maitres d’écoles, comme Guy Fumey, Robert X, Marcel X, Madame Bouchet, Abderrahmane le kabyle…
Ils étaient en tout cas, ces enfants indigènes, gâtés par ce kabyle civilisé, solidement façonné dans le french way life, qui leur offrit un jouet hors du commun. Une vraie voiture, avec un vrai moteur, de vrais phares, et qui peut déplacer sur de longues distances des personnes, dans un confort conçu par les roumis et a l’origine pour eux-mêmes.
C’est grâce à ses économies d’ancien émigré qu’il avait réussi à atteindre ce niveau de vie enviable. Sa nouvelle situation sociale le poussera à revenir du pays des roumis avec une seconde épouse jeune et charmante institutrice de son état et dont les parents sont italiens. Depuis Ourabah est de nouveau père de trois charmants enfants, deux garçons et une fille.
Ourabah était un exemple de personnage bien intégré à la civilisation occidentale. Mais, il affichait cette allégeance de gens aisés qui se mettent toujours du coté du détenteur de pouvoir, de celui qui organise, administre la société sans chercher à savoir dans quels buts, combien même il serait un envahisseur, un colonisateur. Avait-il conscience des événements qui se déroulaient autour de lui? Pourtant, il sera parmi les premiers à se solidariser avec ces « fellaghas ». Il participait, peut être sans grande conscience, matériellement à la préparation de la rébellion. Comme tous ses compatriotes de sa catégorie socio économique, il apportait sa contribution en provisions alimentaires et en espèce. Il était même un membre actif de l’organisation clandestine du FLN.
Le changement de cap de ce personnage très particulier se fait à 180 degrés pour le jeter carrément dans le camp adverse. A-t-il été contraint par la force ou bien après été séduit par la cause honorable du FLN est happé par la « mission civilisatrice » de la France. Force est de constater qu’a défaut d’être intégré par l’idéologie du FLN Libérateur, il sera instrumentalisé par cette puissance développée, civilisée, colonisatrice et qui lui avait procuré aisance financière et donné la femme de son bonheur rêvé, des moyens de production et une femme charmante et cultivée, voila de quoi peut rêver un jeune kabyle né sur cet éperon qui fait face a la chaine du Djurdjura. Pour lui, la France c’est le symbole de la civilisation et du progrès. A contrario, la Kabylie est synonyme d’archaïsme et de souffrance ou la faim n’est pas loin.
Cette situation dans laquelle baigne admirablement sa conscience sociale le détacha de la société qui l'a vu naitre et grandir au point de devenir un corps étranger dans ce village vieux comme le temps.
Ourabah s’est, dés lors, mis au service des forces d’occupation en opérant dans la clandestinité totale. Les militaires français avaient mis a sa disposition un appareil téléphonique-sans fil, que les kabyles désignaient par le terme de Thafekloudjth, ou la citrouille, pour lui permettre de rester en contact permanant, lui et ses disciples, Aissa.A S, Chabane.ASA,Akli H, un autre individu natif de la région de Illilten, a quelques kilomètres du village iferhounene…et livrer en temps réel des informations sur l’activité et les mouvements des maquisards. Cela avait-il permis à la compagnie du 6éme BCA de détruire la Résistance en éliminant physiquement ses membres? Loin s'en faut, même si les services français étaient connus pour utiliser des contingents indigènes des pays colonisés pour non seulement faire libérer leur pays de l’invasion nazie, mais des supplétifs dans l'administration comme c’était le cas pour les caïds, les bachaghas et autres … Ourabah, ne l’oublions pas, était un chef de village convaincu de la bonne gouvernance, de la stabilité et de l’ordre. Était-il naïf a ce point pour mettre sa crédibilité et sa notoriété au service des envahisseurs qui, de surcroit, étaient loin de cet organisation démocratique dont la pratique est si chère a tous les kabyles parmi eux, et sans doute en tête, justement Ourabah, le chef d’antan et présent, respecté et respectable du village.
Ne savait-il pas qu’Ils sont venus, ces occupants, pour spolier le peuple de ses richesses. Que les premiers à être devenus la cible privilégiée : les possédants et les chefs de villages. Donc Lui-même en tant partie intégrante de l’élite algérienne
Les dégâts commis sont considérables. Les « fellaghas » seront décimés au fur et à mesure qu’ils rejoignaient les maquis. Du reste, le plan de réduction totale de la rébellion en Algérie se concoctait en Métropole, sinon comment expliquer la confection de cartes géographiques de la région de la Kabylie ou figurent les plus menus patelins comme Ait El Mansour, Berber, Taourirt, Tikilsa, Ait Idir Ouali, Ait Hamou, Ait El Arbi, Soumer, Zoubga, Haadouche, établie avant la date fatidique du débarquement des forces françaises Sidi Ferruch. IL y a dans la conquête de l’Algérie en général et de la Kabylie en particulier un air de préméditation et d’intention génocidaire contre les hommes, les femmes et les enfants sans discernement qui remonte a avant 1830.
Mais la réaction de la résistance sera d’autant plus violente, et souvent entrainant des exécutions sommaires sans confirmation de preuves. Souvent, malheureusement, les conditions sont elles que les jugements sommaires n’obéissent à aucune procédure judiciaire. C’est dire que même de l’autre coté du conflit, les dégâts collatéraux sont choses courantes, mais de toutes les façons, dans ce cas de conflit, la fin justifie les moyens! Il n ya pas lieu de se leurrer, dans la liste de Ourabah, ne figuraient que les hommes ayant déjà rejoint le maquis et dont les services français avaient tous les renseignements, qui plus est ces « fellaghas » étaient recherchés de longue date.
Écoutons plutôt, Monsieur Luttringer R. lieutenant de la 5éme compagnie du 6éme BCA stationné à Tizi Djemaa qui témoigne :
Bonjour mon ami
Trois questions auxquelles je te demande de me répondre
1-Tu m’a promis de m’envoyer le livre dédicacé « Zahra et la légende du Djurdjura » ?
2-Tu m'as aussi promis de me faire parvenir l’adresse e-mail de Conrou
3-Je viens de lire site le site un témoignage d’un certain Ourabah .
Ce récit relate la trahison qui a parmi de mettre main basse sur une grotte près de Aït Aissa Ouyahia avec l’exécution de 30 maquisards. Ce récit jette le rouble dans mon esprit car les éléments cités ne correspondent pas à ceux que j’ai vécus le 13/08 1958. A savoir :
-dans ce témoignage il est fait état du Capitaine Favier et Wolf ainsi que Pelardy
Or en Aout 1958 Favier était Lieutenant et Wolf et Pelardy ne faisaient pas partie de la 2° Cie; ils sont arrivés en1959 donc bien après l’opération de la grotte Bazooka Ensuite il y eut 21 fusillés et non 30
A mon avis il s’agit dans ce témoignage d’une autre opération qui n’a rien à voir avec celle que Conroux et moi-même ont vécues en 1958
Pour être plus précis l’opération de Aout 58 a été commandée par le Capitaine GEY de la 3° Cie stationnée à Aït Hichem + la 1° section de la 5° Cie placée sous mon commandement
Enfin dernière précision : cette opération n’a pas été montée sur renseignement mais était le suite d’une simple opération de routine qui devait durer 1 journée, la preuve que les soldats avaient en dotation 1 seule boite de ration.Je le répète et confirme le récit de Conroux : c’est la sentinelle trop zélée à l’entrée de la grotte qui par un coup de fusil sur le dernier élément nous a faut découvrir cette grotte;sans ce tir nous serions passés à coté et aurions rejoint nos campements dans la soirée ,au lieu de rester 3 jours sur place pour obtenir la reddition. J’ai moi même été chargé de remettre le chef l’adjudant Si Arezki au service de renseignement du Bataillon venu à notre rencontre par la crête au-dessus du rocher car les accès routiers en contre bas n’existaient pas en 1958
Dont acte.
Amicalement
R. Luttringer, Lieutenant
commandant la 5éme compagnie de Tizi Ndjemaa »
Ourabah avait aussi un commerce de détail en alimentation générale. Il sera contraint de faire évacuer toutes les marchandises stockées dans son local, en même temps que ceux des autres propriétaires à l'instar de la famille Si Hadj Mohand Ali qui était à l'époque a la tête d'une grosse fortune constituée d'un moulin a grain de marque américaine DODGE, d'un commerce de détail d'alimentation générale. Les locaux commerciaux des propriétaires du village seront réquisitionnés par l'armée française pour servir de camp à la 2éme compagnie du 6éme BCA. Ces boutiques situées a 100 mètres des lieux d'habitation, feront le siège des chasseurs alpins pendant tout le temps qu'avait duré la guerre l'occupation coloniale.
En évacuant le local de Ourabah de son contenu, pour le déposer dans une maison d'habitation familiale, Z. la femme de Ali excédée par cette décision injuste des militaires s'en était prise a deux soldats qui participaient a l'opération de transfert et de déchargement des marchandises du camp vers le village, en leur balançant un sac de 50 kilos de semoule sur les pieds, lesquels réagirent nerveusement en bousculant la femme. Ourabah intercéda en interpellant les soldats en ces termes : "Touchez pas a la dame! C’est ma belle fille!". Les militaires encaissant la remarque, tête baissée, quittèrent la maison sans souffler mot.
L’opération d’évacuation des commerces achevée, un groupe de soldat sillonna la rue principale du village, cris et sons de clairons se mêlant, ordonna a la population de vider les lieux.
Pendant ce temps, une section d’autres militaires s’affairait à cerner le village au fil de barbelés, une autre a rasé tous les arbres fruits alentour. Une véritable razzia visant à mettre les hommes, les femmes et les enfants dans une situation intenable.
Sans demander ses restes, la population se dispatcha sur les villages avoisinants selon le critère de la relation de parenté des uns et des autres. Il faut dire que le lien qui unit les membres de cette communauté est très dense et étroits pour qu’un ennemi venu de l’extérieur puisse facilement les désunir ou les soumettre. Les familles trouvèrent tout de même assez aisément refuge auprès des nombreux villages dispersés dans la nature sauvage de cette région faite de mamelons, de ravins et d’oueds escarpés. A Tikilsa, à contrebas du village iferhounene, et lieu de rassemblement privilégié des maquisards, les civils chassés d'iferhounene seront accueillis avec des mots d'encouragement.
Un phénomène insolite se produisit subitement, presque spontanément : Un individu a l’allure insolite, mu par je ne sais par quel sentiment, et qui répond au nom de Aissa A.S, un indicateur des forces d'occupation parmi tant d’autres, sillonnant les ruelles du village, et agitant un flambeau confectionné a l'aide d'un tissus imbibé d'huile, accroché au bout d'un bâton, en criant :" c’est la fin de la guerre! C’est la fin de la guerre!". Mais c'est compter sans la vigilance d'un des maquisards plus futé encore, pour tromper la vigilance de la population et des combattants du FLN, qui se mit, dans une sorte de joute oratoire à crier a son tour :" Attention! Cet individu cherche à nous piéger et nous faire avoir vivants par les soldats français! Quittons les lieux immédiatement! » Ordonna-t-il a ses compagnons.
Les groupes commandos présents, dont celui du célèbre Aroua Mohand Oussalem se volatilisèrent dans la nature, engloutis dans le noir par la végétation haute et dense du relief escarpé.
Quelques minutes plus tard, l'artillerie de la 2éme compagnie du 6éme BCA se mit à bombarder les parages. Les projectiles tombaient au hasard, sans doute tirés au jugé.
Les maquisards, mettant a profit le vide laissé par la population d'iferhounene sur a son évacuation, nr cessaient de harceler le camp de nuit comme de jour. Une stratégie chère celui qui allait devenir le colonel Amirouche dont les arrières avaient bien assimilé la leçon de guérilla. Ce qui n’était pas fait pour arranger les vacances algériennes des capitaines Favier et Wolf et de leur adjoint Pelardy, un foudre de guerre d’origine alsacienne.
Alors Quelques jours seulement passèrent, la population rejoignit le village sur injonction De ces mêmes chefs de la 2éme compagnie du 6éme BCA. Dans leur esprit, les femmes et les enfants pouvaient servir de protection pour les soldats français en cas de nouvelles attaques « terroristes ». La manœuvre sera poussée plus loin, en effet, à la faveur d'une nouvelle attaque, les soldats français ripostèrent en prenant carrément pour cible les maisons du village sans trop faire d'économie en matière de munitions. Résultat :
- Une femme, Zahra Hadj Mohand, la trentaine environ, tuée, les deux mains arrachées par l’explosion d’un projectile, alors qu’elle était en train de rouler le couscous pour le diner des enfants.
- Un homme tué, complètement pulvérisé, au moment où il s’apprêtait a fermé la porte de la maison.
- Un homme blessé
L’accalmie qui avait suivi ce dramatique événement ne sera pas un signe de tranquillité. Les services français tenteront de mettre en œuvre toutes sortes de stratégie y compris la lâcheté.
Puis vint ce jour, dans cette atmosphère de suspicion, ou Ourabah proposera aux forces militaires françaises de livrer le sable au camp de Agouni Adella situé a environ 5 kilomètres d’Iferhounene, avec en prime comme chauffeur, pas moins pas plus que son propre fils kabyle, Ali, issu de son premier mariage.
Aissa, un des fils de Simone
Ce jour, Ourabah convoqua son Ali, pour user d’un idiome très usité dans la vie quotidienne du kabyle, pour lui intimer l’ordre d’exécuter son engagement envers les militaires. En Kabylie, dans la société patriarcale, Dieu le père dispose de tous les pouvoirs sur sa progéniture. Que dire de la femme, que l’on disait avoir acheté au lieu de marié, qui n’a de droits que pour les travaux et l’accouplement nocturne?
Contre son gré, Ali Accepta la charge non sans avoir manifesté son mécontentement. En livrant son troisième voyage, Ali se fera accompagner de son demi frère Salem, fils de la Roumie, âgé à peine de deux ans.
Arrivés au camp, en déchargeant sa troisième cargaison tard dans la nuit, un soldat vint leur apporter le diner qu’Ali refusa. Quant à Salem, il tomba très vite dans les bras de Morphée. Vu qu’il se faisait tard, Les militaires convinrent que les visiteurs devaient passer la nuit au camp.
Ali s’ingénia alors à inventer un subterfuge pour ne pas a avoir à passer la nuit au camp, de peur d’être taxé de collaborateur. Ali savait autant que tout le monde que le sort réservé dans ce cas aux traitres de la révolution est l’égorgement, sans aucune forme de procès. Soudain une idée ingénieuse lui vint a l’esprit : pincer les cuisses de son demi frère Salem pour le faire chialer. Ce qu’il fit a plusieurs reprises et de plus en plus fort a tel point que l’enfant troublé dans son sommeil par la douleur atroce, se mit à crier de toutes ses forces, les yeux remplis de larmes. Ses cris étaient tellement stridents qu’il attira l’attention de tous les soldats de la compagnie qui alertèrent a leur tour le lieutenant, lequel accourut vers l’endroit d’ou fusait le cri d’enfant. Il posa la question à Ali :
- «Qu’est ce qui fait pleurer ainsi votre enfant ? » Lui demanda le lieutenant.
- Il réclame ses parents, mon lieutenant, lui répondit Ali. Avec votre permission, je dois partir pour le remettre à ses parents, et je reviens demain sans faute, ajouta-t-il.
Malgré les risques inhérents a l‘état de guerre dans lequel baigne toute la région soumise au quadrillage du 6éme BCA, Le lieutenant autorisa alors Ali et le petit Salem à rentrer au village iferhounene sous la lumière blafarde de la lune et des étoiles qui peinent à éclairer le relief escarpé et fortement boisé du pays des Ittourars. Arrivé à la maison, il sera accueilli sur le seuil de la porte par son père avec une telle surprise que n’importe qui pouvait comprendre visiblement qu’il ne les attendait pas. Il s’empressa de l’interroger en termes peu respectueux sur son retour inattendu :
- « Oh ! Ali de merde ! Que fais-tu ici ? Je t’avais pourtant dit de rester au camp, et de te mettre sous les ordres du lieutenant, à la disposition des militaires français ! ».
- Pense-tu ! Avec un fardeau comme ton fils Salem, crois-tu qu’il m’avait laissé un quelconque choix ? Il n’a cessé de chialer et je n’avais d’autre alternative que de revenir pour ne pas ameuter par ses cris toute la compagnie de chasseurs alpins. Voila ton rejeton ! Qu’il te survive et le plus tôt, je l’espère bien!
- je t’avais ordonné de livrer du sable au camp, tu devais t’exécuter !
- S’il était véritablement dans tes intentions de me donner du travail, tu me dirigerais sur d’autres clients que ces militaires français. Moi je ne travaille pas pour la France ! » .
Comme réponse, Ourabah manqua de respect à son fils à quoi Ali répondit par un coup de pieds en pleine poitrine qui l’étala de tout son long sur les dalles en pierres de la cour. Ce coup digne d’un karateka ne fit que confirmer ce qui était connu de notoriété publique qu’Ali avait beaucoup pratiqué les sports de combat durant son séjour en France. Ourabah étalé par terre, pendant quelques secondes, se redressa sur ses pieds en titubant mais sans rien dire. Il prit son mal en patience et s’éclipsa de la vue de son fils, de peur à avoir à subir un second assaut qui risquait de lui être fatal. Connaissant les limites qu’il ne doit pas franchir quand son fils est dans un tel état d’agressivité, qu’il considère au fond de lui, tout a fait compréhensible, même si au demeurant, rien ne justifie la rébellion d’un fils contre son propre père dans la société kabyle, combien même remarié une femme Roumie. Ourabah connait bien les réactions d’Ali, et c’est dans la nature des êtres humains de pouvoir détecter les moments de crise dans la vie des membres sa propre famille. Et comment! Ali est le fruit de sa propre semence!
La dispute s’arrêta la, le père et son fils se séparèrent pour prendre chacun son chemin. Ils ne pouvaient d’ailleurs faire autrement puisque leurs convictions étaient diamétralement opposées dans cette affaire de guerre d’Algérie ou la mort plane sur tout le monde.
15 jours plus tard, Ourabah prit sa jument et descend vers Oulma, un champ situé à 300 mètres environ a contre bas du village sur un relief très escarpé. Oui Ourabah avait aussi une jument, un autre signe qui le distinguait des autres, comme un homme d’une classe supérieure. A son retour du champ, en cours de route, il rencontra Arezki H. qu’il interpella arrogamment en ces termes :
- Ou vas-tu donc ainsi, Arezki ?
- Je vais de ce pas rejoindre les maquisards, si ca te chante, voila une occasion pour me donner aux français, lui répondit Arezki. En effet Arezki est connu pour servir de liaison entre maquisards au sein du FLN
- Ne - T’en fais donc pas! rétorqua Ourabah.
On savait aussi que les deux hommes se détestaient a mort. Ils avaient acquis cette viscérale haine l'un envers l'autre depuis qu’ils avaient simultanément assuré des responsabilités au sein de l’assemblée du village. Cette rivalité sera exaspérée avec l'arrivée des forces coloniales au village qui leur dicta à chacun sa position vis-à-vis de la rébellion. Il se trouve que la guerre va les opposer dans leur engagement même.
Ourabah faisait partie de ceux qui ont cru en l’assimilation. Il est même l’exemple type d’un kabyle dont la civilisation européenne a fait un homme émancipé. Il en épousera d’autant plus aisément les valeurs qu’il ira jusqu'à défendre activement les effets bénéfiques du colonialisme en Algérie. Le faisait-il consciemment ou bien machinalement? Ou bien trouvait-il des intérêts personnels à contribuer a la pacification du pays de ses ancêtres? La question restera sans réponse pour les siècles à venir, et l’évolution des sociétés dans le monde nous fournira peut être un jour la solution. Pour l’heure, la distinction entre FSE et FSNA ne fait qu’exacerber le conflit entre d’une part les maquisards FLN et l’armée d’occupation et d'autre part entre les partisans de l’Algérie française et les nationalistes métropolitains.
Ourabah a pris son parti sans s’imaginer un seul instant que la situation allait changer de fond en combe. L’Algérie recouvrera son indépendance et le lieutenant de la 2éme compagnie du 6éme BCA et les soldats FSE quitteront bel et bien définitivement un jour ce village kabyle.
En attendant, Ourabah ne passera pas par trente six chemins pour mettre en branle sa stratégie de domination en faisant actionner tous ses atouts. Il se rendait au camp militaire français pour informer les services français sur l’activité des maquisards du FLN. Étant donné ses relations privilégiées avec le lieutenant du camp, il alla lui remettre une liste de maquisards sur laquelle figurait Arezki H.
Suite à quoi, Arezki, à son retour de Taourirt, sera convoqué par le lieutenant de la 2éme compagnie du 6éme BCA qui lui tint ce langage :
- «Monsieur Arezki H. nous avons l’information que tu collabores avec les fellaghas. Tu dois mourir demain! »
- Si le destin décide de ma mort aujourd’hui même, alors ainsi soit-il. Mais, pouvez-vous me dire quand même qui vous a donné l’information concernant ma collaboration avec les fellaghas? lui répondit Arezki.
- c’est Ourabah qui nous a donné la liste des collaborateurs du FLN. Tu y figures, comme tu peux le voir, expliqua le lieutenant en lui tendant un bout de papier sur lequel étaient inscrits les noms des fellaghas célèbres de la région.
- Peux-tu me remettre cette liste ?demanda Arezki au lieutenant, en profitant de ses bonnes relations avec ce dernier.
Le lieutenant lui remit la liste manuscrite dont l’auteur présumé n’est autre que Simone, établie sous la contrainte et la dictée de son bouillant époux.
En libérant Arezki, le lieutenant avait certainement un plan diabolique dans sa tête : laisser courir « le gibier » dans la nature en prenant soin de bien le « chouffer » pour découvrir le repaire des maquisards. Un vaste ratissage permettra de réduire entièrement cette organisation rebelle. En fait Arezki sera utilisé par le lieutenant comme un appât pour éliminer ses camarades figurant sur la fameuse liste.
Muni de « sa liste », Arezki se dirigea directement à Taourirt, fief des fellaghas. La, Il se pressa de l’exhiber aux maquisards qui étaient rassemblés dans une maison de refuge. En faisant l’analyse de l’écriture, comparée aux précédentes lettres subtilisées du camp grâce a des complicités internes, on convint de la similitude dans l’écriture avec en prime les auteurs du document. La conclusion sur la véracité de l’information qu’Ourabah était bel et bien l’auteur des messages, transcrits par son épouse Simone n’est plus a discuter.
Le maitre d’œuvre de ce traquenard n’est autre que le lieutenant qui avait l’appui inconditionnel de son capitaine. Quant a Simone, l’épouse du collaborateur, elle ne pouvait refuser le travail que lui imposait son mari d'autant plus qu’il était soumis a une double pression d’abord du village en sa qualité de responsable, ensuite vis-à-vis du lieutenant qui cherchait a l’instrumentaliser autant que tous les autres notables. Pour être plus explicite, la Française lui vouait un amour sans reproche et pour cause, elle ne pouvait lui refuser quoique ce soit.
Le lendemain suivant l’interpellation par le lieutenant d’Arezki, précisément le 13 Aout 1957, une opération de ratissage de grande envergure est lancée sur la région des ittourars. Des troupes héliportées se déversèrent sur le col de Boubhir.Les troupes françaises réquisitionnant des civils dont Ali B., B.S., Yalali Ouali, Hadj Mohand Ouahcene, pour le transport de munitions et de vivres, se dirigèrent vers la région des Illilten ou une casse d’armes avaient été indiquée sous la torture aux militaires français par un prisonnier, au dessus du village de Azrou Ait Aissa Ouyahia. L’opération baptisée « Illilten » qui avait duré du 11 au 13 Aout 1957 n’avait été déclenchée consécutivement aux révélations, du reste peu pertinentes de Ourabah. Il s’agissait bien d’une opération de routine du nom de code de « Illilten » programmée pour une durée d’une journée, pour preuve la ration alimentaire, nous savions que la ration alimentaire dont était pourvus les soldats ne répondait qu’a une journée de consommation. Et ce n’est que par hasard que la grotte de Ait Aissa Ouyahia avait été découverte suite au zéle d’un veilleur du FLN qui avait tiré sur le dernier soldat de la troupe française qui passait dans les parages.
En aucun cas, nous ne devons affirmer que la mort des 21 moussebelines fusillés et 2 civils assassinés, la capture d’Arezki et ses 5 compagnons de l’ALN sont occasionnés par la dénonciation faite par Ourabah au lieutenant sur la base de la fameuse liste. Cette tuerie est à mettre sans doute sur le compte d’un renseignement venu de l’extérieur de la wilaya 3, sur l’arrivée d’une importante cargaison d’armes de guerre en provenance de Tunisie.
In extrémis, Ali Belkadi. Ayant pu s’esquiver avec son sac a dos, échappa a l’exécution sommaire qui eut lieu a Azrou Ait Aissa Ouyahia ou 30 résistants avaient été passés sous les armes, suite a la découverte de la cache sur le flanc de la montagne. Les forces françaises eurent recours a des fusées SS10 pour déloger les assiégés.
Arezki H, est capturé lors de cette opération dans l’oued Thaghzoult. La capture de Arezki H n’avait aucun lien avec l’opération Illilten, ni avec la dénonciation faite par Ourabah. Il aurait été accroché avec ses compagnons d’armes incidemment, bien loin de la fameuse grotte qui prit le « doux » nom de Bazooka, par rapport à un autre combattant qui sera capturé, emprisonné et qui porte également le nom d’Arezki.
Arezki H, sera mis au défi, tour à tour, avec les harkis dans une épreuve de lutte libre. Le combat était inégal, car Arezki un homme de grande taille, taillé en athlète, sans compter qu’il avait beaucoup pratiqué les sports de combat durant son séjour en France. Il réussit à envoyer par terre, tour a tour, ses adversaires dont il triompha sans aucune résistance notoire de leur part. Lieutenant, abasourdi par la force herculéenne du « fellagha » ayant constaté le manège n'a pu dissimuler sa surprise sur les capacités de cet homme invincible« mais il va les exterminer! Arrêterons les dégâts » s’exclama – t-il, agacé.
Des soldats FSE ET FSNA se mirent à le ceinturer, non sans beaucoup de peine tant sa résistance était farouche. Ils lui lièrent les mains et les pieds et le trainèrent jusqu’a ce que mort s’en suive, dans l’oued escarpé, remplis de roches et de cailloux baignant dans une eau vaseuse. Arezki connaitra cette fin horrible devant les yeux ahuris de villageois réquisitionnés pour la corvée de transport de munitions et de vivres. Mais il mourut sans avoir dit un mot des secrets qu’il détenait sur l’organisation du FL.N
Simone menaça son entourage immédiat de représailles si son mari ne lui était pas rendu, mort ou vif. « J’ai des introductions, dans les deux camps opposés par la guerre. Je suis en mesure de me défendre! » Allusion faite aussi bien aux maquisards, qu’aux forces militaires d’occupation qu’elle insinuait de faire intervenir, selon le cas, pour sauver son mari de la mort.
Elle ajoutera à qui veut l’entendre :
« Je vous mets en demeure de me dire ou est mon mari. Je veux le voir mort ou vif! Je suis jeune et j’ai des enfants. Je suis étrangère au pays ».
Pour la calmer, ses proches lui répondaient que son mari est au djebel, et qu’il ne peut se rendre disponible pour le moment, parce que le FLN a besoin de lui. »
En fait, pour calmer le jeu et empêcher que le problème ne prenne des proportions incontrôlables, il n y avait en définitive qu’une seule solution ou alternative à envisager, c’était de l’informer du sort subi par son mari, a savoir qu’il avait été purement et simplement exécuté. Mais la vérité sur le décès d’Ourabah ne pouvait être cachée indéfiniment. Chaque jour qui passe, ne faisant qu’ajouter de l’eau au vase, et finissant par le faire déborder. Simone est maintenant dans un état second tant la dose journalière d’adrénaline ne faisait qu’augmenter dans son corps au point de la mettre dans un état second. Elle a fini par perdre toutes ses inhibitions, et ressembler a un loup affamé qui sort de sa tanière en quête de subsistance de survie. Rien ne pouvait arrêter sa rage et personne ne pouvait la rendre à sa raison. Elle ressemblait à une bête blessée. Pour elle, l’unique remède à son mal était de lui rendre son « Raba ».
Des arguments pour apaiser la ferveur de Simone étaient pourtant disponibles a profusion chez les maquisards même si ceux-ci ne pouvaient être qu’un expiant palliatif au désarroi et la déprime de la dame, en attendant des jours meilleurs.
La vérité à dire était sans nul doute : ton mari a été tué, car coupable de collaboration avec l’ennemi. Quant a toi, tu seras intouchable, tu pourras rester avec tes enfants, et tu seras considéré citoyenne entière. Tu bénéficieras de toute la protection nécessaire de la part de l’organisation FLN et de la population.
Simone refusa d’entendre raison. Ali s'est senti l’obligation et le devoir de rendre compte aux maquisards en ces termes : « il est de mon devoir de vous rendre compte su le cas de Simone et de dire toute la vérité. La femme en question ne veut plus entendre mes conseils et mes appels au calme. Si par malheur elle devait réagir au décès de son mari par une initiative hostile au FLN, j’en dégage toute ma responsabilité ».
L'épreuve de la séparation du couple imposée par la guerre au couple, révélera l’intensité de l’amour qui lie Simone la française, a son époux kabyle : « je connais Dieu, je connais Ourabah! » elle ajoutera : « J’exige que vous me rendiez mon Ourabah ou qu’il peut se trouver! S’il est au ciel, il doit descendre! S’Il est sous terre, il doit être déterré! »
L’intransigeance de l'européenne devant une organisation dont la remise en cause des principes idéologiques et militaires ne pouvait être tolérée encore moins défiés même en privé, va sonner son heure sans que la Roumie ne se rende compte de la gravité du moment.
Les militants du FLN ordonnèrent a lors de présenter Simone devant eux. C'est l'amorce d' un plan de liquidation décidé en haut lieu par les hommes de la cellule locale de la Rébellion contre ceux que les maquisards désignent par le terme " Ceux qui travaillent pour la France" Le piège de l'épuration s’est bel et bien refermé sur le couple Ourabah-Simone dont les enfants Aissa, Salem et Nadia auront a subir les conséquences dramatiques pour toute leur vie. Sera-t-elle entendue? Aura-t-elle gain de cause? Mais savait elle au fond d'elle même que son déplacement et sa revendication sont sans objet, puisque peine perdue son époux avait été bel et bien exécutée? Savait elle que son mari avait avoué sous la torture ses multiples infractions aux lois de la révolution? Personne ne pouvait répondre a ces interrogations tant le secret qui entourait cette affaire était inviolable. Pas même son propre fils, maquisards parmi les autres, ni son beau fils, ni encore sa bru n'était mis au parfum de cette opération de liquidation de ceux que l'organisation désignait par le terme AKHABITH, le traitre. Le flou qui entourait le lien entre la mort de Ourabah et de Simone donne la chair de poule et peut réduire au silence les pies les plus jacassantes! L’interrogatoire des deux condamnés et exécutés avait-il eu lieu, ou bien auraient-ils été exécutés sur une simple présomption, ce qui pousse à croire cela a été le cas du moins pour l’européenne. Ils sont morts, Ourabah et Simone, leurs enfants ne le sauront que des années plus tard, de la bouche d’étrangers a la famille. De quelle mort ? Ou sont-ils enterrés? Quelqu’un serait en mesure de dire quand? A la 2éme compagnie du 6éme BCA, les amis de la France quand ils sont FSNA, N’ont le droit ni a la sépulture, ni au registre de décès. Leurs enfants, fruits d’un indigène, et d’une européenne inconsciente des idéaux de la douche France, comme ces soldats du refus ou ces porteurs de valises sont à mettre dans le meme sac : celui des terroristes!
Ali Informa donc Simone que les FLN avaient été saisis de ses dolences, et qu’il ne restait plus qu’a s'expliquer de vive voix avec les responsables de l'organisation.
Suite disponible dans le livre : l’exécution par le FLN de Simone
Ce récit n’est pas disponible sur internet, mais intégré au livre au cœur de l’histoire douloureuse de cette famille happée par le colonialisme inique.
………………………………………………………………………..
……………………………………………………………………………………..
Quelques jours après la mort de Simone ………
Si Moh Arezki, le sergent chef militaire FLN de la région vint aussitôt apres la mort du couple, ordonner à la famille de protéger les enfants. Il menaça quiconque s'en prendra- à eux pour quelque motif que ce soit. « Ils sont nos enfants, nous leur devons affection et protection », dira-t-il a l’assistance venue l’écouter dans son discours qu’il avait prononcé un soir, au village iferhounene dans la maison commune, en kabyle Thakhamt Ath Ali.
La responsabilité incombera a Zahra et Ali, pour ces désormais enfants orphelins de père et de mère. Je ne souhaiterais pas entendre plus tard que ces enfants Aissa, Salem et Nadia, aient été abandonnés ou faits l’objet d’une quelconque exaction ou forme de mépris. Ils ne doivent manquer de rien. »