Et la Guerre eut raison de l'Amour !
Ourabah était l’un des rares kabyles de la région a posséder un camion et un véhicule de tourisme. Sa petite voiture de marque Vedette faisait le bonheur des enfants du village qui s’amusaient a monter a l’interieur pour simuler le conducteur en tournant le volant de droite a gauche et de gauche a droite, imitant de la bouche le ronflement du moteur. Le petit joujou stationné au hasard sur la principale rue du village, était toujours accessible à tous car souvent les portières n’étaient pas verrouillées. Je dois dire que moi-même étant enfant, j’ai souvenance de cet habitacle propre et brillant quand un jour, j’ai eu le privilège comme beaucoup d’autres enfants de mon âge de jouer au champion de la course a l’intérieur de cette voiture. Un souvenir d’enfant d’un rêve exhaussé et qui revient aujourd’hui dans mon esprit de façon récurrente. Nous étions en quelque sorte, ces enfants gâtés par ce kabyle civilisé, solidement façonné dans le french way life.
C’est grâce a ses économies d’ancien émigré qu’il avait réussi à atteindre ce niveau de vie enviable. Sa nouvelle situation sociale le poussera à revenir du pays des roumis avec une seconde épouse jeune et charmante institutrice de son état et dont les parents sont italiens. Depuis Ourabah est de nouveau père de trois charmants enfants, deux garçons et une fille.
Ourabah était un exemple de personnage bien intégré à la civilisation occidentale. Mais, il affichait cette allégeance de gens aisés qui se mettent toujours du coté du détenteur de pouvoir, de celui qui organise, administre la société sans chercher à savoir dans quels buts, combien même il serait un envahisseur, un colonisateur. Et c'est précisément le cas de cette France qui lui a procuré aisance financière et donné la femme de son bonheur rêvé, des moyens de production et une femme charmante et cultivée, voila de quoi peut rêver un jeune kabyle né sur cet éperon qui fait face a la chaine du Djurdjura. Pour lui, la France c’est le symbole de la civilisation et du progrès. A contrario, la Kabylie est synonyme d’archaïsme et de souffrance ou la faim n’est pas loin.
Cette situation dans laquelle baigne admirablement sa conscience sociale le détacha de la societe qui l'a vu naitre et grandir. Un jour, pourtant dans cette atmosphère de guerre, Il proposera aux forces militaires françaises de livrer le sable au camp de Agouni Adella situé a environ 5 kilomètres d’ifri, avec en prime comme chauffeur, pas moins pas plus que son propre fils kabyle, Ali, issu de son premier mariage.
Ce jour, Ourabah convoqua son Ali pour lui intimer l’ordre d’exécuter son engagement envers les militaires. En Kabylie, dans la société patriarcale, Dieu le père dispose de tous les pouvoirs sur sa progéniture. Que dire de la femme qui n’a de droits que pour les travaux et l’accouplement nocturne?
Contre son gré, Ali Accepta la charge non sans avoir manifesté son mécontentement. En livrant son troisième voyage, Ali se fera accompagner de son demi frère Salem, fils de la roumie, âgé à peine de deux ans.
Arrivés au camp, en déchargeant sa troisième cargaison tard dans la nuit, un soldat vint leur apporter le diner qu’Ali refusa. Quant a Salem, il tomba très vite dans les bras de Morphée. On les invita alors à passer la nuit au camp.
Ali s’ingénia à inventer un subterfuge pour ne pas a avoir à passer la nuit au camp. Soudain une idée ingénieuse lui vint a l’esprit : pincer les cuisses de son demi frère Salem pour le faire chialer. Ce qu’il fit a plusieurs reprises et de plus en plus fort a tel point que l’enfant troublé dans son sommeil par la douleur atroce, se mit à crier de toutes ses forces, les yeux remplis de larmes. Ses cris étaient tellement stridents qu’il attira l’attention de tous les soldats de la compagnie qui alertèrent a leur tour le lieutenant, lequel accourut vers l’endroit d’ou fusait le cri d’enfant. Il posa la question à Ali :
- «Qu’est ce qui fait pleurer votre enfant ? » Lui demanda le lieutenant.
- Il réclame ses parents, mon lieutenant ; lui répondit Ali.je dois partir pour le remettre a ses parents, et je reviens demain sans faute, ajouta-t-il.
Malgré les risques inhérents a l‘état de guerre dans lequel baigne toute la région soumise au quadrillage du 6éme BCA, Le lieutenant autorisa alors Ali et le petit Salem à rentrer au village ifri sous la lumière blafarde de la lune et des étoiles qui peinent à éclairer le relief escarpé et fortement boisé. Arrivé à la maison, il sera accueilli sur le seuil de la porte par son père qui, visiblement ne les attendait pas, et qui s’empressa de l’interroger en termes peu respectueux sur son retour inattendu :
- « Oh ! Ali de merde ! Que fais-tu ici ? Je t’ai pourtant dit de rester au camp, à la disposition des militaires français ! »
- Pense-tu ! Avec un fardeau comme ton fils Salem, crois-tu qu’il m’avait laissé un quelconque choix ? Il n’a cessé de chialer et je n’avais d’autre alternative que de revenir pour ne pas passer ameuter par ses cris toute la compagnie de chasseurs alpins. Voila ton rejeton ! qu’il te survive et le plus tôt, je l’espère bien!
-je t’ai ordonné d’aller livrer du sable au camp, tu dois t’exécuter !
- S’il était véritablement dans tes intentions de donner du travail, tu me dirigerais sur d’autres clients que ces militaires français. Moi je ne travaille pas pour la France ! » .
Comme réponse, Ourabah manqua de respect a son fils a quoi Ali répondit par un coup de pieds en pleine poitrine qui le mit par terre. Ce coup digne d’une prise d’un karateka ne fait que confirmer ce qui était connu de notoriété public qu’Ali avait le sport noble durant son séjour en France. Ourabah étalé par terre, pendant quelques secondes, se redressa sur ses pieds en titubant mais sans rien dire. Il prit son mal en patience et s’éclipsa de la vue de son fils, de peur a avoir a subir un second assaut qui risquait de lui être fatal, connaissant les limites qu’il ne doit pas franchir quand son fils est dans un tel état d’agressivité qu’il considère au fond de lui tout a fait compréhensible, même si au demeurant, rien ne justifie la rébellion d’un fils contre son propre père dans la société kabyle, combien même remarié une femme Roumie. Ourabah connait bien les réactions d’Ali, et c’est dans la nature des êtres humains. A ce titre est son fils et de surcroit
15 jours plus tard, Ourabah prit sa jument et descend vers Oulma, a son retour, en cours de route il rencontra Arezki H. qu’il interpella en ces termes :
- Ou vas-tu donc Arezki ?
- Je vais de ce pas rejoindre les maquisards, si ca te chante, voila une occasion pour me donner aux français, lui répondit Arezki. En effet Arezki est connu pour servir de liaison entre maquisards au sein du FLN
- Ne - t’en fais donc pas, rétorqua Ourabah.
On savait aussi que les deux hommes se détestaient a mort. Ils avaient acquis cette viscérale haine l'un envers l'autre depuis qu’ils avaient successivement assuré les fonctions de chef du village. Cette rivalité sera exaspérée avec l'arrivée des forces coloniales au village qui dicta à chacun sa position vis-à-vis de la rébellion. Il se trouve que la guerre va les opposer dans leur conviction.
Ourabah ne passa pas par trente six chemins. Il se rendit aussitôt au camp militaire français pour informer le lieutenant, munis d’une liste de maquisards qu’il remit aux services français.
A son retour de Taourirt, Arezki fut convoqué par le lieutenant de la 2éme compagnie du 6 qui lui tint ce langage :
- «Monsieur Arezki H. nous avons l’information que tu collabores avec les fellaghas. Tu dois mourir demain! »
- Si le destin décide de ma mort aujourd’hui même, alors ainsi soit-il. Mais, pouvez-vous me dire quand même qui vous a donné l’information concernant ma collaboration avec les fellaghas? lui répondit Arezki.
- c’est Ourabah qui nous a donné la liste des collaborateurs du FLN. Tu y figure, comme tu peux le voir sur cette liste. Expliqua le lieutenant en lui tendant un bout de papier sur lequel étaient inscrits les noms des fellaghas célèbres de la région.
- Peux-tu me la remettre cette liste ?demanda Arezki au lieutenant
Le lieutenant lui remit la liste manuscrite dont l’auteur présumé n’est autre que Simone, établie sous la contrainte et la dictée de son bouillant époux.
En libérant Arezki, le lieutenant avait certainement un plan diabolique dans sa tête : laisser courir le gibier dans la nature en prenant soin de bien le « chouffer » pour découvrir le repaire des maquisards. Un vaste ratissage permettra de réduire entièrement cette organisation rebelle. En fait Arezki sera utilisé par le lieutenant comme un appât pour éliminer ses camarades figurant sur la fameuse liste.
Muni de « sa liste », Arezki se dirigea directement à Taourirt, fief des fellaghas. La, Il se pressa de l’exhiber aux maquisards qui étaient rassemblés dans une maison de refuge. En faisant l’analyse de l’écriture, comparée à précédentes lettres subtilisées du camp grâce a des complicités internes, on convint à la similitude dans l’écriture avec en prime les auteurs du document. La conclusion sur véracité de l’information qu’Ourabah était bel et bien l’auteur des messages, transcrits par son épouse Simone n’est plus a discuter.
Le maitre d’œuvre de ce traquenard est maintenant connu. Quant Simone, l’épouse du collaborateur, elle ne pouvait refuser le travail que lui imposait son mari d'autant plus qu’il était connu pour son comportement violent en général y compris de sa pauvre épouse pourtant aimante. Et pour être franc, la Française lui vouait un amour sans reproche.
Le lendemain, suivant l’interpellation par le lieutenant de Arezki, précisément le 13 Aout 1957, une opération de ratissage de grande envergure est lancée sur la région des ittourars. Des troupes héliportées se déversèrent sur le col de Boubhir.Les troupes françaises réquisitionnant des civils dont Ali B., B.S., Yalali Ouali, Hadj Mohand Ouahcene, pour le transport de munitions et de vivres, se dirigèrent vers la région des Illilten ou une casse d’armes avaient été indiquée sous la torture aux militaires français par un prisonnier, au dessus du village de Arou Ait Aissa Ouyahia.
In extrémis, Ali B. ayant pu s’esquiver avec son sac a dos, échappa a l’exécution sommaire qui eut lieu a Azrou Ait Aissa Ouyahia ou 30 résistants avaient été passés sous les armes, suite a la découverte de la cache sur le flanc de la montagne. Les forces françaises eurent recours a des fusées SS10 pour déloger les assiégés.